La Troupe d’aviation suisse
                         et la 2ème Guerre mondiale
Par Fernand Carrel et Laurent Parra
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1936 – 1939 : La course au réarmement

Au cours de la seconde moitié des années 1930, devant la menace croissante d’un nouveau conflit en Europe, le Conseil Fédéral se trouve dans l’obligation, le 13 avril 1936, de demander une rallonge budgétaire pour entreprendre, de toute urgence, l’achat des équipements nécessaires à la défense nationale, en particulier au plan aérien. Le Parlement accepte de débloquer un crédit total de 234 millions de francs suisses, dont 48,2 millions sont consacrés à la mise en place d’un réseau de Défense Contre Avions (DCA) et 55,3 millions destinés à l’aviation militaire, toutes dépenses confondues, qu’il s’agisse de l’achat de nouveaux avions, de la construction d’un nouvel aérodrome militaire, en passant par l’acquisition des équipements d’entretien et le matériel de rechange des avions, comme cela avait été fait lors de la commande des Dewoitine D-27.

C’est le 14 octobre 1936 que sont créées les Troupes d’aviation et de DCA, qui deviennent une arme à part entière placée sous la responsabilité d’un Commandant et Chef d’arme, avec rang de divisionnaire. Le premier titulaire est Hans Bandi, qui occupe ce poste de 1936 à 1943. Parallèlement,  le Service de l’aviation et de la défense contre avions est mis sur pied, placé sous la direction  du Chef d’arme. Ce nouveau service est destiné à gérer les activités d’instruction et les tâches administratives des Troupes d’aviation et de DCA ; il conservera ce  nom jusqu’en 1979.

Afin d’absorber l’accroissement du parc d’appareils, un nouvel ordre de bataille est défini avec la création de 2 nouveaux groupes de 3 compagnies d’aviation dont le nombre total s’élève à 21 en 1938. La première école de recrues de la DCA se tient à Kloten à l’été 1936. L’ouverture de la première école de recrues de transmissions en 1938 se traduit par le transfert des écoles de recrues et de sous-officiers d’aviation à Payerne, les installations de Dübendorf  ne pouvant accueillir toutes les écoles.

Les crédits désormais attribués, reste à faire l’acquisition de nouvelles machines dans un contexte mondial de forte demande, les pays producteurs étant le plus souvent eux-mêmes lancés dans une course contre la montre pour renforcer leur propre arsenal ou honorer des commandes déjà passées par d’autres pays. Des missions d’évaluation se mettent en route ä l’automne 1938, pour l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les USA et l’Italie. Celle qui se rend en Allemagne va examiner le Messerschmitt 109, alors que celle qui se rend en Angleterre va tester le Supermarine Spitfire Mk 1. En Italie, c’est le Fiat G 50 qui est évalué et jugé insuffisant. Aux USA, c’est le Curtiss P-36 qui est passé sous la loupe, mais à titre purement informatif, car entre-temps, le contrat d’acquisition du Me 109 a été signé ! La compétition s’est en fait jouée entre le chasseur allemand, qui passe pour le meilleur de son temps, et le Spitfire. estimé équivalent au Me 109, dans la mesure où il doit être équipé d’un moteur plus puissant et d’une hélice tripale. Son acquisition n’entre toutefois pas en considération. Le constructeur anglais n’est en effet pas en mesure de livrer son produit fini à court terme et offre un contrat de construction sous licence (cellule et moteur) à la Suisse. Mais l’industrie aéronautique helvétique s’avère incapable de produire ces machines sans un délai de préparation d’au moins une année, dû en particulier à la nécessaire adaptation de la documentation et des plans au système métrique. Or le temps presse et il est exclu d’attendre. La Suisse se rabat donc sur l’offre allemande, qui accepte de livrer immédiatement une première série de 10 Messerschmitt Me 109 D. Ce modèle va bientôt être suivi d’autres appareils de la version E, plus performants, provoquant la relégation des modèles D à la formation des futurs pilotes de l’Emile. Cinquante exemplaires du modèle E sont commandés juste avant la guerre et 10 sont livrés avant que celle-ci n’éclate. A la fin de 1939, la moitié des Messerschmitt achetés sont opérationnels, le reste étant acheminé en Suisse au cours des premiers mois de 1940. Les Troupes d’aviation passent aussi commande de 15 Me 108 « Taifun » chez le même constructeur. Appareils quadriplaces de liaison et d’instruction, ils sont destinés à l’écolage des pilotes qui doivent être transformés sur le Me-109
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Avec l’accroissement rapide du parc d’aéronefs, toutes les infrastructures doivent être adaptées et le programme de formation de toutes les catégories de personnels est largement intensifié, notamment pour intégrer cette nouvelle arme qu’est la Défense Contre Avions dont la gestion matérielle, au même titre que celle des avions et des aérodromes est assurée par un organisme civil.

Grâce à la centralisation, depuis 1928, de toutes les activités en rapport avec l’exploitation des aérodromes militaires au sein d’une direction civile unique (DAM - Direction des Aérodromes Militaires), elle-même placée sous le contrôle du Commandant et Chef d’arme des Troupes d’aviation et de DCA, les aménagements nécessaires peuvent être entrepris sans perte de temps grâce à la coordination des actions, même si, compte tenu des délais très courts et de l’urgence de la situation, le niveau de préparation du contingent suisse à la veille du second conflit mondial est loin d’égaler celui de ses voisins européens.

Sur le plan logistique, l’aviation suisse souffre encore d’une trop forte concentration des moyens de réparation qui, depuis la création de la Troupe d’aviation, sont regroupés à Dübendorf. Malgré l’accroissement du nombre des aérodromes, aucun d’entre eux n’est alors doté de l’équipement et du personnel nécessaire pour effectuer des réparations majeures. Un effort tout particulier est donc entrepris pour permettre de répartir plus équitablement l’effort d’entretien et de réparation du parc aéronautique afin de le rendre moins vulnérable en cas d’attaque massive contre les ateliers de Dübendorf. C’est ainsi que Payerne, Emmen, Buochs, Sion et Belp sont dotés d’infrastructures adaptées à leurs
nouvelles missions. Au cours de l’été 1939, les appareils jusque là gris argent sont recouvert d’une peinture de camouflage.

 
Mobilisation.

Devant l’imminence d’un conflit dont chacun sait, depuis 1938, qu’il est désormais inévitable, la mobilisation partielle des forces armées intervient le 28 août 1939, alors même que l’effort de réorganisation et de renforcement des Troupes d’aviation et de DCA entrepris 3 ans plus tôt est loin d’être achevé. Cette phase initiale sera complétée le 2 septembre, au lendemain de l’invasion de la Pologne, par la mobilisation générale des forces restantes. En ces temps troublés ou de nombreux gouvernements européens ont déjà cédé à la pression du national-socialisme, la Confédération helvétique, malgré ses 72 % de germanophones, ne se laisse pas apprivoiser par les discours enflammés du maître du 3e Reich. Doté d’un pouvoir central dont l’influence est moins marquée que dans d’autres pays, la plus vieille démocratie d’Europe est l’héritière d’une longue tradition souverainiste qui a permis de repousser les nombreux envahisseurs qui, depuis sept siècles, ont tenté de s’emparer du pays à intervalle régulier. Seul Napoléon, en 1797, parviendra à occuper le pays en divisant francophones et germanophones et en convainquant les premiers de ne pas résister. Des années d’occupation française naîtra le désir très fort de ne plus se laisser diviser, conférant à ce petit pays une unité inégalée. Très concernée par les problèmes de défense du territoire, près de 20% de la population se retrouve sous les drapeaux au lendemain de la mobilisation, soit le taux le plus élevé d’Europe. Bien décidé à défendre leur pays jusqu’au dernier, chaque Suisse en âge de se battre est autorisé à conserver son arme personnelle à domicile depuis un décret datant de 1874.

Pour autant, à la veille du plus grand conflit que l’Europe ait connu jusqu’à présent, privée d’une part importante des moyens qu’elle avait commandé en raison de retards de livraison ou d’achats trop tardifs, la Troupe d’aviation suisse ne dispose en ligne que de 86 chasseurs et 121 appareils de reconnaissance et d’appui aérien (56 Dewoitine D-27, 28 Me 109E et 10 Me 109D, 60 Fokker CV et 78 K+W C-35). Si, sur le papier, l’armée peut théoriquement compter sur le soutien de 21 Compagnies d’aviation, dans la réalité, seules 3 d’entre elles sont véritablement opérationnelles en septembre 1939 (les Cp av 6, Fl Kp 15 et Fl Kp 21, toutes équipées de Messerschmitt Me 109) alors que cinq Compagnies ne disposent même pas d’appareils (Cp av 1, Cp av  4, Fl Kp 7, Fl Kp 8, Fl Kp 9). En l’absence d’informations fiables, la situation reste d’autant plus confuse qu’à la rapide campagne de Pologne succède l’immobilisme de la « drôle de guerre ». Un temps interrompue du fait de la mobilisation, la formation des personnels reprend rapidement à Payerne où les recrues s’entraînent désormais sur des appareils plus modernes comme les Me 109 D et E qui équipent notamment la Compagnie 15, elle aussi stationnée sur cet aérodrome.

Cette situation est légèrement améliorée en 1940, grâce à la livraison rapide des derniers  Me-109 E achetés en Allemagne (ils équiperont les Fl Kp 7, Fl Kp 8 et Fl Kp 9) et grâce à l’introduction du Morane D-3800 (surnommé le « p’tit Morane », équipé d’un moteur de 860 CV), version suisse du Morane-Saulnier MS 406, construite sous licence.

La première Compagnie à recevoir le D-3800, dès février 1940, est  la Cp av 4. La production de cet appareil et de son successeur, le D-3801 (équipé d’un moteur de 1000 CV) , sera par la suite réalisée sur plusieurs chaînes d’assemblage permettant d’équiper au final neuf Compagnies (8 à 12 appareils chacune ; Cp av 3, Cp av 4, Cp av 5, Fl Kp  12, Fl Kp 13, Fl Kp 14, Fl Kp 18, Fl Kp 19 et Fl Kp 20), dont 6 recevront la première version du chasseur avant l’été 1940, faisant de l’appareil d’origine française l’avion le plus fréquent au sein des Troupes d’aviation suisses.

Sur le plan logistique, la mobilisation du 28 août aboutit à l’incorporation simultanée, au sein des Troupes d’aviation, d’une grande partie des personnels civils habituellement affectés aux aérodromes militaires. Cette situation, si elle se traduit à terme, et dans la plupart des cas, par l’affectation des personnels incorporés sur leur base d’origine, contribue aussi à désorganiser momentanément le fonctionnement des aérodromes militaires. Toutes les Compagnies d’aviation sont alors installées sur les bases permanentes et sur les différents points d’appui qui s’échelonnent sur une large zone de plaine allant du Sud Ouest au Nord Est, de la frontière française à la frontière allemande et autrichienne. Le système d’alerte est assuré par le Service de repérage et de signalisation d’aviation SRSA. Il consiste en une série de postes de guet qui transmettent aux centres opérationnels les informations qu’ils recueillent. Il est complété par les observateurs des batteries anti-aériennes, en particulier de celles situées aux frontières. En revanche, l’absence d’organe de conduite centralisé réduit considérablement l’efficacité des compagnies qui ne peuvent combiner leurs efforts et agissent le plus souvent de manière isolée et indépendante en réponse à une menace limitée à la zone géographique dont elles ont la charge.

Pot de terre contre pot de fer.

Tout comme en France à la même époque, la « drôle de guerre », qui s’étend de septembre 1939 jusqu’en mai 1940, se caractérise par la limitation des activités aériennes. Ainsi, au cours des quatre premiers mois de la guerre, les violations de l’espace aérien helvétique restent sporadiques et limitées à des incursions peu profondes, souvent liées à des erreurs de navigation ou à une négligence des équipages soucieux de raccourcir légèrement un trajet. Sur les 143 violations enregistrées en 1939, très peu donneront lieu à des interceptions d’autant qu’un grand nombre d’entre elles se produisent de nuit et dans des conditions météo dégradées, expliquant en partie ces écarts de navigation, le plus souvent involontaires. Pour couronner le tout, après avoir ordonné, dès le 11 septembre, l’arraisonnement de tout appareil intrus, l’ordre est finalement levé trois jours plus tard, laissant le champ libre aux appareils étrangers qui peuvent désormais survoler le pays en toute impunité. Pour autant, les Troupes d’aviation suisses ne restent pas totalement inactives comme en témoignent les 81’892 sorties effectuées en 1939. Consistant pour l’essentiel en des missions d’entraînement, ces sorties provoqueront néanmoins la perte accidentelle de 5 pilotes.

A partir du 10 mai 1940 les atteintes à la souveraineté du ciel helvétique vont se multiplier de manière exponentielle, obligeant toutes les composantes des Troupes d’aviation et de défense contre avions à riposter de manière vigoureuse aux provocations répétées. A la fin de l’année 1940, le nombre de sorties atteint 130 203 et se solde par 13 victimes supplémentaires côté suisse. Pour les seuls mois de mai et de juin 1940, alors que de l’autre côté de la frontière la bataille de France fait rage, 395 incursions sont enregistrées, dont plus de la moitié sont le fait des appareils de Göring. Afin d’assurer la protection efficace de ses frontières contre ces violations répétées de son espace aérien une bande de 20 kilomètres de large bordant la frontière Ouest et Nord-ouest de la Confédération est définie et placée sous la responsabilité de la DCA qui, jusqu’à une altitude de 1 500 mètres en assure seule la protection grâce à son artillerie composée de canons de divers calibres allant de l’arme légère à haute cadence de tir à des canons plus lourds capables de tirer beaucoup plus haut. Au-dessus de cette zone, c’est à la chasse que revient la tâche d’empêcher la pénétration d’avions étrangers sur son territoire.

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