|
Enfin, on y arrive à cette entrée en escadrille tant attendue. Après l’école de pilotes et les cours de perfectionnement au tir et au vol sans visibilité, nous sommes jugés suffisamment mûrs pour être intégrés dans une formation de combat.
Coup de chance, les trois "survivants" romands de l’Ecole d’aviation 250/59, Jean-Alfred Dufour, dit "Lancaster" en raison de sa dévotion pour le bombardier britannique de la dernière guerre, Alex Gründisch, dit l’"Indien" ou "Sitting Bull" en raison de sa ressemblance avec le célèbre guerrier peau-rouge et moi sommes affectés à la même escadrille de Venom : la « 4 », surnommée, nous ignorons encore pourquoi, les "Bûcherons".
6 septembre 1960, 09h30. Le gros de l’escadrille entre en service, pour une semaine, à Buochs, au bord du lac des Quatre-Cantons, sur l’aérodrome où sont fabriqués les fameux Pilatus. Un détachement mobilise à Interlaken afin de transférer six Venom à Buochs. Nous en faisons partie tous les trois et débarquons du train plein d’espoir mais avec un peu d’angoisse au cœur devant cette aventure qui nous a demandé tant de sacrifices et d’opiniâtreté. C’est sur le quai que nous découvrons les premiers de nos nouveaux camarades d’escadrille car les officiers et les sous-officiers supérieurs voyagent en première classe. Les sergents, eux, menu fretin, sont condamnés aux banquettes spartiates de la deuxième classe! Rencontre pour le moins insolite. Il y là un premier-lieutenant et deux adjudants vêtus d’uniformes antédiluviens, tous plus typés les uns que les autres. Le premier-lieutenant est un gaillard débonnaire, nanti d’un impressionnant nez en bec d’aigle, d’un regard qui vous transperce au premier coup d’oeil et d’un accent neuchâtelois à couper au couteau: c’est Blaise Perrenoud, ingénieur-électricien dans le civil, la légende de la « 4 ». L’un des adjudants est un géant dont le sourire inextinguible dévoile des dents dignes de la meilleure réclame de dentifrice. S’il n’était pas pilote de ligne, il pourrait confortablement gagner sa vie chez Colgate ou Pepsodent : c’est Albert Kraus, dit "Bébert", comme il se doit. Le deuxième adjudant, lui, ne paye pas de mine : nous nous demandons intérieurement s’il est vraiment pilote militaire ? Il aura l’occasion de nous le démontrer…et pas rien qu’un peu ! Mais sa pâleur cadavérique et son air exténué nous surprennent. Nous ne tarderons d’ailleurs pas à apprendre qu’on le surnomme "le Cadavre", mais aussi "Dynamite" en raison de sa profession de dentiste. Les mauvaises langues prétendent que sa manière d’extraire les dents est plutôt explosive ! C’est Erwin Hess.
Lors des présentations, qui n’ont rien de protocolaire, je suis intrigué par une corbeille qui repose à ses pieds. Car dans la corbeille il y a un chat ! Comme nous sommes sensés nous rendre à Buochs en chasseur-bombardier monoplace, je me demande bien ce qu’il va en faire. Pas de problème. Sa femme et ses enfants sont en vacances en Italie et Erwin doit garder le chat. Il le mettra dans le casier aménagé dans le nez du Venom, où nous rangeons d’habitude nos petits sacs d’effets de vol.
En route pour l’aérodrome. Alex et moi volerons avec Blaise, Jean-Alfred avec les deux adjudants : deux patrouilles à trois en ordre séparé, car la patrouille avec le chat fera un survol direct à basse altitude (l’armée suisse ne disposant pas de masques à oxygène pour animaux domestiques), alors que Blaise, manifestement, nourrit d’autres intentions pour ses deux jeunots.
|